Histoire

Comment une baisse de ventes de chocolat a produit la meilleure formation à la sécurité informatique jamais déployée en entreprise.

Notre légende commence en 1997 : la Suisse traverse alors son record de chômage, le pire niveau depuis la Grande Dépression. Les ménages économisent sur le superflu. Dans la comptabilité d’un chocolatier suisse resté anonyme, un chiffre en pâtit : les ventes de chocolat de couverture qu’il fournit aux boulangeries-pâtisseries de la région. Lui ne vend rien au client final ; son métier s’arrête à la porte des artisans qui transforment sa matière première.

Ce recul ne se corrige pas en changeant une recette ou en baissant un prix : il faut agir sur la consommation du client final, celui qu’il ne touche jamais directement. Et à cette échelle, un chocolatier seul ne pèse pas lourd. Par le syndicat professionnel des chocolatiers suisses, une proposition atterrit au parlement : une loi obligeant chaque citoyen à consommer un kilo de chocolat par jour. Le parlement refuse. Certains députés, dit-on, avaient fait le calcul et jugé l’effort trop important.

Restait la ruse : provoquer une consommation détournée, sans jamais prononcer le mot « achetez ». Encore fallait-il trouver un prétexte que personne ne conteste. Les entreprises, notre chocolatier les connaît un peu : elles achètent déjà du chocolat pour les cadeaux, les pots de départ, les réunions. Mais au-delà des commandes, leur monde lui reste étranger. Il tourne en rond.

Un dimanche, lors d’un repas de famille, son neveu, employé dans une société technologique, se plaint que personne, chez lui, ne prend la sécurité informatique au sérieux. Il raconte une pratique bien connue de son milieu : quand un poste reste ouvert, un collègue s’en amuse presque toujours — fond d’écran changé, faux message envoyé en son nom, blague sans conséquence. Le chocolatier manque de renverser son verre. Il tient son prétexte, et le moyen de l’exploiter : rien à inventer, juste à détourner ce qu’il vient d’entendre.

Reste à donner corps à l’idée. Une lettre ferait trop personnelle, une visite trop voyante. La voie classique, en entreprise, c’est la brochure : ça donne un vernis de sérieux. Rédiger la partie technique dépasse ses compétences ; il sollicite son neveu, qui met les risques en mots justes, et se charge lui-même de l’habillage commercial.

Le document part vers toutes les sociétés dites « High-Tech », sous couvert de prévention. Ton sobre, presque officiel : risques de piratage, de comptes compromis, d’espionnage industriel — la sécurité, en entreprise, est l’affaire de tous. En note de bas de page, pourtant, l’exemple censé illustrer une sanction pédagogique n’a plus rien d’officiel : utiliser la messagerie d’un poste resté ouvert pour offrir des chocolatines à tout un service.

Un réflexe de commerçant, pas un éclair de génie : la chocolatine, il ne la vend pas, il vend ce qui la compose. N’importe quel prétexte chocolaté aurait fait l’affaire, à condition qu’il finisse par relancer la matière première. Celui-ci s’est juste trouvé être le bon.

Les grandes entreprises reprennent l’exemple au mot près, sans jamais s’en écarter. Il baptise l’idée ChocoBLAST.

La pratique se répète toute seule, bureau après bureau, entreprise après entreprise. Aucune coordination n’est plus nécessaire une fois la brochure en circulation : il suffit qu’un poste reste ouvert pour qu’un collègue tente sa chance.

Les ventes de chocolatines explosent dans les boulangeries qu’il fournit, et sa propre comptabilité de couverture n’a plus jamais affiché un chiffre aussi flatteur. Les cloches, dit-on, sonnaient un peu plus fort à Pâques cette année-là.

Aucune marque n’a jamais revendiqué la paternité du procédé. Ni brevet, ni signature, ni communiqué n’en atteste l’origine. Le ChocoBLAST a échappé à son inventeur dès sa première application, et reste, aujourd’hui encore, la seule formation à la sécurité informatique que personne n’a jamais eu besoin d’imposer deux fois.


Source : le collègue du troisième étage.